Se convertir à une culture de paix - no. 138, juin 2000
Diane Willey, n.d.s. a été directrice adjointe du Centre canadien d'oecuménisme.
This document is also available in English: Conversion to a Culture of Peace.
Il y a quatre-vingts ans, on gravait sur la tour de la paix du parlement, à Ottawa, ce verset des Proverbes : « Faute de vision, le peuple vit sans frein » ( Pr 11,14 ). Le sénateur Douglas Roche attirait l'attention sur cette inscription dans un discours au Sénat, le 30 novembre 1999, sur « Le Canada et la culture de la paix ». Il poursuivait :
Au moment où nous nous préparons à entrer dans un nouveau siècle et un nouveau millénaire, nous devrions réfléchir intensément à ce proverbe des Saintes Écritures. Quelle est notre vision ? ( ... ) Lorsque nous regardons le monde dans son ensemble, le XXe siècle a été le plus sanglant de l'histoire de l'humanité. ( ... ) La vision que j'offre c'est une culture de la paix. Ce n'est pas simplement un rêve, mais un projet réalisable. ( ... ) Une culture de paix, c'est un ensemble de valeurs, d'attitudes, de traditions, de comportements et de modes de vie qui reflètent et inspirent le respect de la vie et des droits de la personne. C'est rejeter la violence sous toutes ses formes et c'est s'engager à prévenir les conflits violents en s'attaquant à leurs causes premières par la voie du dialogue et de la négociation ... la promotion d'une culture de la paix exige une action sur le plan civique, sur le plan social et sur le plan de l'éducation. [ Elle ] s'adresse aux personnes de tous les âges.1
Puis il cite une réflexion de Kofi Annan, secrétaire général des Nations Unies, qui dit combien la culture de la paix est fragile mais réalisable :
Il semble parfois que la culture de la paix n'a aucune chance devant la culture de la guerre, la culture de la violence, et la culture de l'impunité et de l'intolérance. Le processus peut s'avérer à la fois long et pénible, à la fois fragile et imparfait une fois réalisé. Mais la paix est à notre portée. Nous pouvons y arriver.
Ce discours s'inspire manifestement de la décision de l'O.N.U. de proclamer l'an 2000 « année internationale de la culture de la paix ». En rapport avec cette initiative, je trouve les trois réflexions suivantes particulièrement remarquables. Chacune offre une perspective sur le défi d'une culture de la paix pour les communautés de foi.
Dans Reconciliation : Mission & Ministry in a Changing Social Order2, Robert J. Schreiter fait remarquer :
On a souvent dit que le XXe siècle a réellement commencé en août 1914. Durant ce mois fatidique, l'Europe s'est engagée dans une guerre qui allait changer la configuration politique des empires européens du XIXe siècle. De la même manière on pourrait dire que le XXe siècle s'est réellement terminé en 1989. Au cours de cette année, les arrangements politiques issus de la Première Guerre mondiale et renforcés par la Seconde, se sont effondrés de manière rapide et dramatique. ( ... ) Le monde ne pouvait plus se concevoir selon la bipolarité qui avait caractérisé la conscience politique pendant près de cinquante ans. La Chine, le grand dragon de l'Est, chancelait et semblait aussi au bord d'un changement crucial le défi est de savoir comment composer avec la violence et la souffrance, ... de régimes qui se sont effondrés ou qui sont en train de s'effondrer avec la fin de l'ordre mondial du XXe siècle, afin de créer un monde différent, un monde qui progresse vraiment au-delà de la violence vers une paix authentique. [ Cela ] porté sur le devant de la scène un sujet qui était longtemps resté dans les coulisses : la réconciliation.
Dans « Religious Wars ? A Short History of the Balkans3 », Paul Mojzes fait le commentaire suivant :
Après l'effondrement du communisme, en 1989, plusieurs guerres ont éclaté, opposant les uns aux autres divers groupes religieux. En Asie du Sud-Ouest, les Arméniens chrétiens se battaient contre les Azerbaïdjanais musulmans pour le Haut-Karabakh. Les Serbes ( qui sont orthodoxes ) faisaient la guerre aux Croates ( catholiques ). En Bosnie-Herzégovine, Croates et Serbes continuaient à se battre entre eux tout en combattant ou en expulsant de force les Albanais musulmans du Kosovo. ( ... ) On pourrait dire, sous certaines réserves, que la religion joue un rôle important, sinon décisif, dans plusieurs de ces conflits.
Amitai Etzioni écrit dans « Kristallnacht Remembered : History & Communal Responsibility4 » :
Comme elle a rencontré peu d'opposition en Allemagne ou à l'étranger, la Kristallnacht a préparé la voie aux horreurs encore plus tragiques et dégradantes de l'Holocauste qui allaient pour toujours entacher l'Allemagne et, à travers elle, la civilisation : le meurtre de 6 millions de Juifs, de 200 000 tsiganes, de 70 000 handicapés physiques et mentaux, de 10 000 homosexuels, ainsi que de dissidents politiques et autres critiques allemands du régime.
En plus du meurtre de millions de civils innocents ... d'horribles atrocités ont été commises et on se demande s'il y a un Dieu dans le ciel, si la dépravation humaine peut descendre plus bas. Mais la Kristallnacht a été un seuil important. ( ... ) Alors qu'on refait le récit de l'Holocauste, des événements qui l'ont précédé et de ses répercussions, chaque génération doit en disséquer le sens. ( ... ) La question qui se pose à nous, deux générations après la Kristallnacht, c'est quelle doit être la réponse de notre génération, de notre temps à l'Holocauste ? Certains intellectuels ont affirmé que l'Holocauste était l'expression ultime de notre refus d'accepter les différences entre les gens. ( ... ) Nous pouvons être différents par l'apparence, les manières et même par la culture et nos liens et obligations spécifiques, mais, au-delà de tout cela, nous sommes des êtres humains égaux : membres d'une communauté fondamentale, la race humaine. C'est notre passé. C'est aussi la promesse de notre avenir.
Il ne fait pas de doute que les cultures de guerre, de violence, d'impunité et d'intolérance ont amplement fait la preuve de leur incapacité à réaliser les espoirs que chaque génération successive a osé formuler. Devant cette dynamique du désespoir, l'année 2000 est perçue comme un temps intermédiaire -- une expérience liminale d'où peut surgir une nouvelle vision -- sur notre route vers le XXe siècle. Cette perception est accentuée par les signes qui marquent le début et la fin de cette année : le potentiel destructeur de la « crise de l'an 2000 » et l'arrivée d'un nouveau millénaire. Maintenant que nous avons déjoué le « bogue de l'an 2000 », pouvons-nous entendre, dans le cycle de nos fêtes religieuses de cette année, une invitation à reconnaître les ressources que les traditions de nos communautés de foi nous offrent, afin de créer et nourrir une culture de paix pour traverser le nouveau millénaire ?
C est cette possibilité que nous examinons dans ce numéro d'Oecuménisme, sous le thème : Questions de justice, défis de la réconciliation, chemins de paix. Nous commençons par des expériences vécues par des jeunes -- des élèves chrétiens et juifs jouant ensemble une pièce de théâtre inspirée de la Shoah ( l'Holocauste ); une jeune musulmane réfléchissant aux questions que pose sa génération dans sa communauté; et l'allocution de Mgr Desmond Tutu devant 200 jeunes à l'occasion du cinquantième anniversaire de la fondation de l'O.N.U. La deuxième série d'articles de ce numéro étudie les inspirations et ressources des traditions chrétienne, hindoue, bouddhique et islamique pour un engagement envers la justice, la réconciliation et la paix. Pourrions-nous découvrir, dans ces réflexions, une invitation à discerner, parmi la diversité de ces traditions, l'appel à partager la vision -- et aussi la mission et le mandat -- de créer et nourrir ensemble une culture de la paix ?
1. « Le Canada et la culture de la paix », discours de l'honorable Douglas
Roche au sénat, durant le débat sur le discours du Trône, le 30 novembre 1999. On peut
lire sur le site internet du sénat : [ http://www.parl.gc.ca/36/sitemap-f.htm ].
2. Orbis Books, 1996, p. 5, 11-12.
3. Commonweal, 4 juin 1999, p. 16.
4. Commonweal, 12 février 1999, p. 12-13.
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